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Adrian Paci. Le soleil de Méditerranée

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The Column, vidéo couleur, son, 25 min 40, 2013.

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Centro di Permanenza Temporanea, vidéo couleur, son, 5 min 30, 2013.

L’artiste albanais Adrian Paci, à l’occasion de sa première rétrospective en France, nous présente des travaux hétéroclites, tant par les médiums employés que par les directions encourues. Pourtant, en explorant la perte – de soi, de ses racines et de ses repères – une réelle cohérence inspire ces œuvres.

Citons The Column, magistrale vidéo de 25 min où un imposant bloc de marbre, transporté sur un cargo sans âge, est sculpté par une équipe le temps du voyage pour finalement se muer en colonne romaine. Sur ce navire provenant de Chine, la besogne est âpre, la chaleur presque palpable et le bruit des moteurs assourdissant. Aussi, le flot des vagues et les coups de marteau cadencent un périple que l’on devine long et répétitif, tandis que l’énorme sas qui reçoit la masse blanche évoque un cloisonnement de rouille et de poussière.

Voguant au milieu de nulle part, encerclé à perte de vue par la mer, ce navire fait office de microcosme isolé du monde. C’est l’idée de circulation qui domine alors, car ce bateau traverse les océans, mais aussi parce que ce marbre se transforme peu à peu, change d’état, prend vie et prend forme. Tout se passe comme si cet espace de labeur flottant restait à l’écoute des éléments qui l’englobent.

La lumière par exemple joue un grand rôle, dans cette vidéo comme dans la plupart des autres travaux de Paci. L’éclat du jour est parfois des plus ténus, à l’image de ces poétiques halos lumineux qui lentement parcourent l’œuvre achevée. Éclat qui d’autres fois s’avère écrasant, puisque le soleil se veut méditerranéen, constamment porté à son zénith, comme pour mieux envelopper le monde de toute sa plénitude. La lumière constitue alors une ligne directrice dans l’œuvre de Paci. C’est ce qui lui permet de nouer des réalités individuelles à la trame du monde, car l’astre solaire est commun à tous les mortels, les ciels magnifiquement bleus qui le porte paraissent s’étendre sur le monde sans faire de différence, à l’instar de la vidéo Centro di Permanenza temporanea. Dans cette dernière, des passagers attendent, du haut d’un escalier d’embarquement situé sur une piste de décollage, un avion qui n’arrivera jamais, mais c’est bien ce ciel et cette lumière qui s’abattent sur ces visages impassibles, marquant les sentiments de l’absence et de l’insignifiance. La perte décrit aussi l’impossibilité de se projeter, comme de faire un pas de plus, au risque de basculer dans le vide.

On retrouve ailleurs cette sensation de perte à travers la figure de la circularité. Dans The Encounter, d’innombrables individus en file indienne, sur le parvis d’une église, serrent tour à tour la main de l’artiste, en une ronde qui parait infinie. A partir d’un geste inlassablement répété, nous constatons combien les attitudes de chacun sont individualisées, nuancées par les histoires personnelles et singulières. Ici un homme fatigué, peut-être se demande-t-il à quoi rime ce manège. Là, une petite femme, sac à main à l’épaule, le regard baissé, elle joue le jeu de bonne grâce. Tous sont animés par des devenirs uniques, mais tous s’insèrent en un cortège commun, reflet d’une certaine architecture sociale et collective. Ici aussi, la circulation. Elle parait inéluctable, car elle figure un monde qui s’écoule continuellement.

Cette exposition composite présente un certain nombre de travaux particulièrement hypnotique. Si Adrian Paci se montre des plus convaincants à travers ses vidéos –  mentionnons également Electric Blue et Inside the Circle –, son travail de peinture à la gouache fascine par sa maîtrise – justement – des jeux de lumière, et sa capacité à ralentir le cours des choses qui toujours défile, comme avec les Passages. Dans une autre série peinte, l’artiste s’appuie sur la Trilogie de la vie de Pier Paolo Pasolini dont il découpe les séquences en vue d’en peindre les images ; ces peintures arborent une atmosphère exaltant à la fois une grandeur historique et la préciosité des moments quotidiens. Les gestes sont rapides mais menés avec soin. Vitesse et accélération cohabitent dans des images résolument figées. En définitive, chez Paci, peindre est une activité de vidéaste, à moins que ce ne soit l’inverse.

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The Encounter, vidéo couleur, son, 22 min, 2011.

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Inside the Circle, vidéo couleur, son, 6 min 33, 2011.

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Passages, 2 aquarelles sur papier, 100 x 70 cm, 2010.

Exposition Adrian Paci. Vies en transit au Jeu de Paume à Paris, du 26 février au 12 mai 2013
Courtesy ©Le Jeu de Paume

Texte publié sur contemporaneite.com en février 2013.

Image de couverture, The Column (La Colonne), 2013. Vidéo, 25’40. Courtesy kaufmann repetto, Milan, et Galerie Peter Kilchmann, Zurich © Adrian Paci 2013