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Entretien avec Simon Rulquin, Coming Soon, Espace Silicone, Bordeaux

Julien Verhaeghe : Dans le cadre de cette exposition, on a l’impression que tu fais un petit pas de côté par rapport à ce que tu pouvais faire auparavant. Il semble qu’il y ait quelque chose de nouveau.

Simon Rulquin : Je ne dirais pas que c’est du nouveau, mais le fait d’avoir été obligé de m’arrêter récemment autour de la thématique de l’art et du temps m’a quelque peu conforté, car cela correspondait bien à mes questionnements. Depuis peu, j’ai eu énormément affaire à l’histoire de l’art, ce qui m’a permis de revoir une sorte de « vague » que j’avais peut-être délaissé depuis un moment. Me plonger du côté de la théorie, et donc voir de nouvelles choses, sont des aspects qui je pense ont été des moteurs m’incitant à pousser ma pratique si l’on peut dire. En effet, jusque-là, si j’avais ces envies de tourner autour de certains thèmes – la SF, l’astrophysique, par exemple – c’était davantage dans un rapport de curiosité, ou une interrogation sur la façon avec laquelle je pouvais me les approprier, ou les confondre avec ma démarche, ma pratique, tandis que là, d’un coup, j’étais contraint d’apprendre et d’étudier, donc d’avoir un rendement plus conséquent, ce qui m’a beaucoup aidé dans le cadre de cette exposition.

JV : Du coup, tu as eu une attitude beaucoup plus expérimentale que d’habitude, tu as testé des choses, tu as davantage été dans cette dynamique de travail où tu opérais sans te poser de questions, où tu pouvais aller vers de nouvelles voies.

SR : J’ai toujours été vers l’expérimentation…Il y a vraiment cette idée de contrer le côté léthargique des choses : j’ai besoin de surprises, d’être dans la confrontation, j’ai besoin, si je me consacre ou si je me perfectionne dans quelque chose, qu’à un moment donné, si c’est activé, qu’il y ait une sorte de surprise. C’est juste que là, c’était un peu plus « scientifique ». Si auparavant j’étais dans l’expérimentation, de manière à attendre qu’il y ait un « boom », une explosion qui se produise et qui anime les choses, désormais, je suis plus dans l’attente. Par exemple, pour les livres à l’urée, j’emploie des techniques un peu différentes mais je ne sais pas du tout où ça va. Et la plupart du temps, c’est un peu ce qui se passe : pour les sculptures, je n’avais aucun moyen de savoir si ça tiendrait ou si ça marcherait. La dernière fois que l’on s’était vu, j’étais parti sur le motif du Laocoon pour l’une des sculptures, et entre-temps le sable que j’avais utilisé a craqué, la tête est tombée en mille morceaux, et donc ça ne s’est pas fait.

JV : À travers cette idée d’expérimentation, tu fais donc intervenir des notions d’erreurs, de contraintes, de hasard…
SR : oui, car il semble que je me pose beaucoup de contraintes. Il y a une difficulté à savoir si cela va marcher ou si cela va échouer et, au final, il y a une grande part de hasard bien que j’essaie de contrôler les choses. Il y a en effet un côté scientifique, car je me place dans une dynamique de recherche en essayant de voir ce qui peut fonctionner en mélangeant telle ou telle chose ; j’essaie de voir où cela peut me conduire, si cela peut m’amener plus loin que ce que j’avais escompté, et pourtant j’essaie toujours de me laisser des possibilités, d’être surpris. J’entre dans un dispositif scientifique ou le hasard a une grande part. Ça me rappelle la découverte de la radioactivité par Henri Becquerel, qui travaillait sur le phosphorescent, mais a laissé sa boîte photosensible en extérieur alors qu’il ne faisait pas beau. Par hasard, il a pu constater que le sulfate d’uranium envoyait une lumière autre que celle qui était phosphorescente, qu’il y avait une autre lumière, ce qui permet d’évoquer Louis Pasteur également, lui qui disait que dans le champ de l’observation, le hasard favorise les esprits qui sont préparés. Je travaille vraiment dans cette idée-là, je cherche à travailler autour d’une chose qui, à un moment donné, pourra laisser le hasard intervenir, de manière à répondre à l’attente de ce qui est susceptible d’être attendu.

JV : Tu parles ainsi de la notion de sérendipité, notion qui laisse entendre une découverte par inadvertance. Or, tel que je comprends ton approche, ce qui t’intéresse, ce n’est plus tout à fait l’inadvertance, mais une façon de provoquer cette inadvertance. C’est un peu paradoxal.

SR : Oui, complètement, et c’est pour ça que je suis dans une sorte de logique de l’expérimentation et que je ne suis pas même sûr que les choses vont être faites.

JV : Pourrait-on alors parler d’une sorte de « sérendipité contrôlée » ?

SR : Peut-être une sérendipité tout court, tout de même.

JV : Dans ce cas, s’agit-il d’interroger une notion d’événement ?

SR : Oui, je pense cependant que l’événement a un peu changé dans ma pratique, car j’ai toujours un côté performance, même si je ne suis pas toujours dans la performance, où même s’il n’y a pas toujours eu des gens pour la voir. J’essaie toutefois de déplacer la notion, de faire de telle sorte qu’au lieu de percevoir une forme d’instantané dans un moment, que cela soit quelque chose qui soit davantage ancré dans un temps long, par exemple en ne rendant pas nécessaire le fait que je sois présent vis-à-vis de l’œuvre. C’est ce qui se passe notamment avec l’urée, car pendant un mois, on va devoir en remettre, c’est un événement qui va continuer.

JV : En fait c’est une sorte d’événement dilué, un événement qui ne s’inscrit pas dans un temps du surgissement, mais dans un temps de la cristallisation ou de la dilatation.

SR : de la fixation même…Dans le cadre de l’exposition, on passe d’un espace à un autre, d’une pièce à l’autre qui ne sont que des anachronismes, ou des effacements. J’aime bien cette idée de dilatation, cette idée de pousser le temps, elle m’évoque le 24 Hour Psycho de Douglas Gordon, ou le film d’Hitchcock est ralenti de manière à durer exactement 24h. On étire le temps, comme si on était dans un futur hypothétique, comme si on avait voyagé dans le temps, en arrière, ou dans le cadre de l’exposition par exemple, comme si l’on se situait dans un musée d’histoire naturelle où des antiquités égyptiennes côtoient des artefacts de voyages rapportés du futur.

JV : Comme si le temps était visqueux.

SR : Oui, on en revient à la pratique, mais les matériaux que j’utilise ont précisément ce côté un peu visqueux, car ça ne doit pas être de l’eau, l’eau étant trop « rapide », tout comme la javel est elle aussi trop « rapide » ; j’essaie donc de constituer une sorte de gel pour ralentir la progression. C’est un peu la même chose pour l’urée, il faut qu’elle prenne son temps.

Image de couverture : Simon Rulquin, Pendulum, installation, cristaux, sel, urée, 2017, © Simon Rulquin et Espace Silicone.