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Jesper Just. De la musicalité des images

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A vicious Undertow, 10min, Black and white, 16 mm, 2007.

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A vicious Undertow, 10min, Black and white, 16 mm, 2007.

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A vicious Undertow, 10min, Black and white, 16 mm, 2007.

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A vicious Undertow, 10min, Black and white, 16 mm, 2007.

La galerie Emmanuel Perrotin nous donne l’occasion de voir trois films de Jesper Just ; cet artiste pas toujours connu en France représentera le Danemark à la prochaine biennale de Venise.

La première impression que laissent ces vidéos est celle d’une esthétique irréprochable. Les images frappent par leur beauté immédiate ; plans, cadrages et tonalités chromatiques témoignent d’une habileté technique et visuelle qui n’a rien à envier aux grands cinéastes dont il s’inspire. À cela s’ajoute une lenteur lancinante et contemplative, l’absence de paroles participe à une atmosphère indébrouillable qui pourtant immerge.

Puis, une fois franchi le temps de la découverte, des énigmes se mettent en place, le mystère se densifie. La patience du spectateur est mise à contribution, l’élégance de l’esthétique parait s’étioler au fil des minutes, car finalement, de quoi parlent ces films ? Que veut nous dire l’artiste ? Pourquoi a-t-on le sentiment qu’il ne se passe pas grand-chose, alors que l’on y devine une trame invisible ?

Le travail de la musique apporte son lot de réponses, ne serait-ce parce qu’aucun mot n’est prononcé, mais surtout en raison d’une remarquable assimilation aux images.

Dans A Vicious Undertow, vidéo en noir et blanc d’une dizaine de minutes qui démarre sur un air sifflé de Night in white satin, une femme sans âge se révèle peu à peu. Une nuque, des cheveux blonds, gros plan sur le visage dans une ambiance des plus laconiques. Puis une autre femme apparaît,  brune et attirante, les mains s’agrippent et les regards se toisent. Le jeu de la séduction se lance quand le ton monocorde de la mélodie s’accélère et se diversifie. Les deux femmes dansent les yeux dans les yeux, un homme fait son apparition. Déception et frustration se lisent sur le visage de la première femme. Un monde de détresse s’ouvre à elle, et alors qu’elle gravit un escalier sans fin, essoufflée et ouverte sur la ville enveloppée par la nuit, la musique se distord, s’effiloche pour se perdre dans l’obscurité des images, comme dans un mauvais rêve.

Le sentiment de l’attente, les aspirations intimes et les désirs enfouis sont explorés de manière viscérale car elles paraissent jaillir au-delà, ou en-deçà de ces images. C’est que l’environnement musical résonne avec le spectateur de manière somatique, remplaçant les mots pour, malgré tout, en dire autant, si ce n’est davantage. Jusqu’au choix de la chanson sifflotée, il semble que Jesper Just entende faire dialoguer le son et l’image. Night in white satin, titre des Moody Blues de 1967 emblématique d’un lyrisme pop et enlevé, était d’ailleurs original en son temps dans la mesure où  pour la première fois des composantes classiques et orchestrales étaient intégrées à un morceau rock, ce qui avait pour effet de décupler l’assise mélancolique de la chanson. Les images en noir et blanc aux effets de lumière vaporeux amplifient justement la dramaturgie de la déception sentimentale.

On retrouve dans les deux autres films de l’artiste danois certaines thématiques esquissées ici. Dans la seconde vidéo, Sirens of Chrome, quatre femmes afro-américaines déambulent à bord d’une Chrysler dans les rues vides d’une ville. Les visages sont impassibles, méditatifs et ternes, mais magnifiés par l’acuité des gros-plan. Toujours sans un mot, les esprits semblent encombrés ; une douce musique au piano les accompagne jusqu’à ce qu’elles s’arrêtent dans un théâtre désormais transformé en parking. Une autre femme sort de son véhicule et les confronte du regard. C’est à ce moment qu’à la grande surprise de nos quatre protagonistes, la femme grimpe sur la Chrysler noire et entame un corps à corps frénétique avec la carcasse métallique. La musique s’emballe alors pour se muer en rythme exalté par des percussions aussi précises qu’entêtantes. Les mains se touchent et se crispent, les yeux s’écarquillent de stupéfaction, mais aussi de plaisir. La confrontation se veut littéralement charnelle, les sens sont en éveil, la beauté brute de ces masses compulsives et abstraites ne demande pas à être interprétée, mais à être absorbée pour en laisser éclore l’intensité. Ici aussi la musique joue le rôle de catalyseur sensoriel, car c’est la délicate sérénité du piano qui donne à ces personnages un aspect songeur et contemplatif, là où le rythme des percussions participe à l’enfièvrement des corps.

En filigrane, nous percevons chez l’artiste danois la volonté d’explorer les thèmes du genre et de l’identité, de façon suggestive mais aussi transgressive. L’homosexualité se lit à travers la tendresse des mains qui se serrent et des regards qui se désirent. La place que l’on occupe dans un contexte surcodé est allégée au profit d’un monde où priment les entre-deux toujours en devenir.

C’est ce que l’on constate à la vue de la dernière vidéo Llano, montrée ici pour la première fois. Dans une mystérieuse ville écrasée par le soleil, des pluies torrentielles qui n’en finissent plus. Elles paraissent artificielles, comme de celles que l’on emploie au cinéma. Les plans ressemblent parfois à des maquettes. Une femme s’évertue alors à remettre en place les pierres qui composent son installation, mais qui tombent une à une. Sans but véritable ni explication, elle persévère pourtant, comme si ce qui incombait reposait davantage sur la perpétuation d’une foi qui malgré tout demeure illusoire, figurant la vanité de toute entreprise humaine face à la force des éléments, à moins que ce ne soit sa fragilité. Les images, cadencées par le son des gouttes de pluie, glissent lentement au ras d’un sol désertique. Elles sont parfois entrecoupées par des vues d’une mystérieuse salle emplie de machines, marquant la distance avec un univers où règles et mesures dominent.

Ici encore, l’ambiance sonore est centrale, car là où les images défilent continuellement, avec lenteur, comme un personnage qui prendrait le temps de scruter le monde qui se présente à lui, les sons naturels de l’eau qui tombe soulèvent une sorte de limpidité relaxante et existentielle, à la manière d’un jardin zen qui saurait apaiser les tensions et les rancœurs.

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Sirens of Chrom, 12 min 38, RED Transfered to Blu-ray, 2010.

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Sirens of Chrom, 12 min 38, RED Transfered to Blu-ray, 2010.

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Sirens of Chrom, 12 min 38, RED Transfered to Blu-ray, 2010.

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Sirens of Chrom, 12 min 38, RED Transfered to Blu-ray, 2010.

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Llano, 7 min 17 loop, Single Channel Blu-ray video, 2012.

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Llano, 7 min 17 loop, Single Channel Blu-ray video, 2012.

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Llano, 7 min 17 loop, Single Channel Blu-ray video, 2012.

Exposition Jesper Just à la galerie Emmanuel Perrotin à Paris, du 20 avril au 15 juin 2013.
courtesy ©galerie Emmanuel Perrotin

Texte publié sur contemporaneite.com en avril 2013.

image de couverture, Sirens of Chrome, 2010, RED transféré en Blu-ray / RED transferred to Blu-ray, 12:38 min.
Toutes les images courtesy @Guillaume Ziccarelli