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Mathias Poisson. Des cartes sensibles et des sensations cartographiques

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Série des Cartes subjectives

Si on retient de Mathias Poisson des itinérances documentées par des cartographies sensibles, témoignant donc de son passage physique autant qu’affectif, on n’insiste pas toujours sur la remarquable justesse du dessin ainsi que sur son art consommé de l’aquarelle. Dans son rôle d’explorateur rapportant des traces de contrées ensoleillées et riches en imaginaires, les œuvres dessinées évoquent, par exemple, l’esprit orientaliste qui animait le XVIIIe siècle. En laissant jaillir l’impression de l’instant, l’aquarelle permettait de capter des lumières et des atmosphères aériennes, venues d’ailleurs, tandis que les coloris vivaces participaient à un imaginaire exotique et quelque peu romantique. L’Orient faisait alors l’objet de fascination, de fantasme et de curiosité.

Dans la soixantaine d’œuvres de Mathias Poisson présentée à l’Espace Écureuil de Toulouse, ce qui nous interroge repose sur l’articulation entre objectivité et subjectivité, à travers le prisme de la cartographie. D’un côté, le dispositif de l’artiste reste éminemment pictural, dessiné et sensible, telle la résultante de ses perceptions intimes et passées. De l’autre, la carte peut se décrire comme un outil alternatif de représentation, ne mimant pas le réel mais le figurant, le codifiant. Or en ébauchant des cartes avec pour seuls instruments le stylo bic ou le pinceau, en se référant non tant à la réalité immuable du monde extérieur, mais à l’évidence de son univers intérieur, il semble que cette apparente antinomie n’en est que partielle. Avec la carte, l’objectivité se fond dans la subjectivité, et inversement.

Ce qui est donc intrigant dans l’approche cartographique est qu’elle peut aussi bien être dite objective que subjective. Dans l’absolu, elle est objective, car elle constitue une forme de langage, avec ses signes et ses normes ; elle vise à être communiquée, ou à être relue, ultérieurement. Mais dans le même temps elle s’avère parfaitement subjective, car elle reste une fiction, une projection, et suppose un point de vue qui pour Christine Buci-Glucksmann, est reculé, telle une monade du monde, un regard de l’éloignement. Il semble que Mathias Poisson soit parvenu à amalgamer ces deux réalités de la carte, en créant des cartes sensibles ou des sensations cartographiques. La carte en tant que mode de représentation alternatif, source de fictions, peut alors rencontrer l’irréductible « maniérisme » induit par la gestuelle du dessin, du croquis, mais aussi de l’écriture.

D’une certaine façon, les espaces parcourus sont simultanément vécus et perçus. Bien que faisant l’expérience de ces espaces à travers l’activité personnelle et indicible de la marche, ses sensations, sa mémoire, son ressenti se communiquent. Ce qui est donné à voir, finalement, est le partage d’une expérience vécue. Or il semble que cette idée de transmission de l’expérience prime sur la nécessité de communiquer un savoir. De là, le choix de l’outil pictural en dit long dans cette démarche, puisqu’à l’encontre de la photographie ou de la vidéo, la carte suppose une certaine participation de la part de celui qui la déchiffre. Elle ouvre en effet des possibles, crée des montages imaginaires, rapporte à des différences plutôt qu’à des similitudes ou du déjà-vu. La carte, disait Deleuze, il faut la faire. Elle est motif de constructions tout comme construction de motifs, et en cela, par son opposition au calque, une dimension éthique s’en dégage : la carte suppose le dépassement synonyme d’émancipation critique, plutôt que la reproduction conformiste et répétée. Ici en l’occurrence, l’artiste opère certains choix, comme celui de modifier les échelles, d’altérer les détails en fonction de ses intuitions et souvenirs.

Sans doute est-ce ce qui explique qu’à son tour, le spectateur soit invité à fournir un certain effort, du moins lui faut-il accorder une relative attention à l’égard de ce qui est présenté, afin de retracer à son propre compte l’étendu des possibles. Dans le cadre de l’exposition, il nous faut alors grimper sur un escabeau afin d’accéder à des cartes peu accessibles. Ailleurs, l’écriture fine et chaloupé de l’artiste qu’il nous faut pénétrer, annote ses parcours, tel un journal de bord, nous poussant à l’accompagner dans son vécu. Enfin, les cartes sont en elles-mêmes pour le moins inhabituelles, elles soulèvent parfois l’attention par leur aspect organique, d’autres fois, elles prennent une allure anthropologique, comme pour rappeler la connivence entre le corps et le monde représenté. Ici, une épine dorsale, là un système circulatoire, soulignant avec Deleuze que la forme sensible agit immédiatement sur le système nerveux, non sur le cerveau.

 

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Promenade aux calanques, 30,5 x 24 cm, crayon de papier et aquarelle, 2001, Marseille.

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Série des Cartes subjectives

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Quartier de peine, 21,4 x 13,8 cm, stylo bic et aquarelle, 2003, Marseille.

L’exposition Topos, à l’Espace Écureuil à Toulouse du 14 novembre 2012 au 19 janvier 2013.
Toutes les images courtesy Fondation pour l’art contemporain, Espace Écureuil.

texte initialement publié sur www.contemporaneite.com en janvier 2013.